Déplacer les disciplines : le nouveau rôles des aires

L’article dans la revue

Lucken, Michael et Postel-Vinay, Karoline, « Déplacer les disciplines : le nouveau rôles des aires », EspacesTemps, 5 mars 2020.

La nature n’est pas la seule menacée par des pratiques insoutenables à court et long termes. L’organisation des sociétés l’est aussi ; les multiples signes de fatigue de la mondialisation – populismes, replis identitaires, exaspérations polymorphes – en témoignent. La production et la diffusion du savoir et, plus spécifiquement, les sciences humaines et sociales sont parties prenantes du grand bouleversement en cours. On y retrouve les mêmes tendances contradictoires, entre globalisme obstiné et repli méfiant, mais aussi les mêmes questionnements et tentatives de repenser le monde en profondeur. Au cœur des débats, revient constamment un défi : comment rendre compte de la pluralité humaine, une pluralité qui s’invite dans le tissu de nos sociétés et qu’il n’est plus possible de mettre à distance grâce à un universalisme abstrait ou au moyen d’enfermements illusoires ? C’est dans ce contexte que s’inscrit cet article, réflexion collective sur le sens à donner aujourd’hui à la connaissance du monde dans sa diversité. Dans bien des universités à travers le monde, les discussions ces dernières années ont tourné autour d’une réflexion sur l’articulation des « aires culturelles » et des disciplines dites « généralistes » des sciences humaines et sociales : division ? complémentarité ? imbrication ? De ces échanges découle d’abord une impression d’essoufflement des « aires culturelles », non pas de ce que leur étude cherche à accomplir, mais de l’expression elle-même. Traduction de l’anglais « culture area », elle a été conçue par l’anthropologie nord-américaine au début du 20e siècle (Wissler 1927, p.881-891) et développée en France par Marcel Mauss et Fernand Braudel. Mais la référence culturelle est devenue aujourd’hui problématique. Alors qu’il s’agissait à l’origine de mieux connaître et valoriser des formes marginalisées par la pensée coloniale, des logiques de territoire (nationales, religieuses, institutionnelles) ont sédimenté le champ. C’est la raison pour laquelle nous préférons parler d’études aréales. Cette expression, apparue aux États-Unis à la fin des années 1940 sous la forme area studies, a l’avantage de permettre une plus grande liberté dans la construction des objets de recherche. La préférence pour cette expression ne signifie pas la négation des facteurs culturels ; au contraire, en découplant le culturel du territorial, il s’agit de mieux rendre compte du caractère historique, dynamique et translatif des langues, des agencements sociaux, des imaginaires collectifs, des formes artistiques et de tout ce qui porte la productivité humaine. (source : EspacesTemps.net)

Michael Lucken est professeur d’histoire de l’art du Japon à l’Inalco