Entretien avec Chloé Froissart

Recrutée par l’Inaco, en qualité de Professeure des universités, et pour enseigner l’histoire contemporaine au département d’études chinoises, Chloé Froissart a rejoint l’IFRAE depuis le 1er septembre 2020.

Qu’est-ce qui vous a amené à votre discipline et votre aire d’étude ?

« J’ai eu la chance de commencer mon apprentissage du Chinois au lycée et de me rendre très tôt en Chine. La Chine m’est d’emblée apparue comme une altérité familière : suffisamment différente pour susciter une immense curiosité, suffisamment semblable pour que je m’y sente chez moi. Quant à la discipline, c’est incontestablement les rencontres que j’ai faites en Chine, et ce que j’ai pu y observer: le rapport à l’autre, son témoignage, l’expérience vécue ont été déterminants. Les questions se sont d’emblées formulées pour moi en termes politiques, que ce soit pour mon premier sujet d’étude : la manière dont le rapport à l’histoire et à la mémoire de la Révolution culturelle éclaire la structuration des différents courants de pensée dans la Chine contemporaine, ou dans mon intérêt pour les travailleurs migrants, nouvelle catégorie sociale apparue avec les réformes, dont ma thèse retrace la conquête de citoyenneté. C’est la Chine et les chinois qui m’ont amenée aux sciences politiques, alors que j’étais littéraire à l’origine. »

Pouvez-vous nous présenter votre parcours académique en quelques mots ?

« J’ai été formée à l’Inalco et à Sciences Po, mais j’ai surtout eu la chance de passer de nombreuses années en Chine et à Hong Kong (douze au total) en tant qu’étudiante, chercheuse, notamment au sein du Centre d’études Français sur la Chine Contemporaine (sur un contrat doctoral entre 2003 et 2007 puis en délégation CNRS en 2013-2014), et finalement comme directrice de l’antenne de cette UMIFRE à l’université Tsinghua à Pékin (2014-2018).
J’ai donc une longue fréquentation du terrain, une bonne expérience de la recherche à l’international et une certaine connaissance des modes de fonctionnement de l’université en Chine.
En France, j’ai été Maître de conférence à l’Université Rennes 2 (2009-2020), où j’ai eu la chance d’avoir beaucoup d’étudiants chinois, qui ont insufflé des dynamiques très intéressantes aux réflexions développées en cours.
J’ai aussi enseigné à Sciences Po Paris et à l’EHESS. »

Que représentent l’Inalco et l’IFRAE pour vous ?

« L’Inalco c’est avant tout pour moi, l’Alma Mater et une formidable fenêtre sur le monde, avec ses 90 langues enseignées. C’est aussi une des rares institutions au monde où l’on peut acquérir une connaissance approfondie, complexe et nuancée d’une aire géographique et culturelle grâce à une approche pluridisciplinaire, ce que reflète bien l’IFRAE à mon sens. »

Quels sont vos thèmes de recherche et projets à venir ?

« Ma démarche d’ensemble consiste à réfléchir sur la nature, les modes de fonctionnement et l’évolution du régime chinois en partant de l’analyse des rapports entre l’Etat et la société. Un concept central de mes recherches est celui de citoyenneté, à travers lequel je m’intéresse à la fois aux pratiques de participation et de contestation, et à l’évolution des politiques publiques et des institutions de la RPC. Mes domaines d’investigation de prédilection sont ceux du travail et de l’environnement. Mon projet de recherche actuel porte sur les nouvelles formes de collaboration entre l’Etat et la société et la participation citoyenne dans la protection de l’environnement. Il y a une idée reçue qui consiste à dire que les progrès effectués par la Chine ces dernières années en matière de protection de l’environnement, et notamment de contrôle de la pollution, sont essentiellement dus aux capacités d’intervention et de coercition de l’Etat central. En réalité, la protection de l’environnement est l’un des rares domaines -sans doute le seul- où il subsiste, dans la Chine de Xi Jinping, une place pour les initiatives de la société, et une réelle capacité des acteurs sociaux d’influencer les politiques publiques et participer à leur mise en oeuvre. »

Quel(s) projets du laboratoire allez-vous rejoindre ?

« Il me semble que je trouve assez naturellement ma place dans le thème 1. « État et forces sociales à travers l’histoire » de l’axe II « Trajectoires et généalogies de l’Asie de l’Est contemporaine. »

La notion de trajectoire, qui sous-tend une dimension diachronique et comparative, m’intéresse particulièrement. Elle est essentielle lorsqu’on cherche à caractériser un régime et s’intéresse à son évolution.. »

Souhaiteriez-vous adresser quelques mots aux membres de l’IFRAE ?

« Je me réjouis d’apprendre des membres de l’IFRAE et espère que nos échanges ouvriront de nouveaux horizons de recherche. Je vois déjà des résonnances possibles avec la réflexion menée au sein du thème 1 (Appropriations politiques du religieux et appropriations religieuses du politique) de l’axe 3 (Histoire et sociologie du fait religieux en Asie de l’Est). Les associations religieuses font partie de ces organisations de la société civile qui cherchent à négocier une marge d’autonomie face à l’Etat et sont contraintes, en Chine, de redéfinir leurs stratégies en réponse à la reprise en main féroce sous Xi Jinping. Les usages politiques du religieux renvoient par ailleurs aux usages politiques du droit, thématique sur laquelle j’ai aussi travaillé. On pourrait par exemple envisager un thème transaxial sur les processus de politisation dans les régimes autoritaires en Asie de l’Est. Comment comprendre la politisation des acteurs sociaux dans des sociétés qui n’ont pas la même conception du politique, le politique ne s’y étant pas construit de la même manière qu’en Occident sur les plans historiques et culturels, et où l’opposition frontale à l’Etat n’est pas possible ? »