Les langues, les sources et leurs enjeux

Responsable : à venir
Suppléant : Stéphane Arguillère

Traduire et interpréter, comme gestes fondamentaux du partage scientifique, constituent les fondations qui ont permis au mouvement de réflexion critique dominant aujourd’hui le champ de la recherche en SHS de se développer. Si cette circulation des savoirs est désormais un enjeu essentiel dans un monde académique où les frontières nationales et aréales sont de plus en plus obsolètes, force est de reconnaître que, de nos jours encore, cette circulation trop souvent se fait dans la même direction, de l’Occident vers les zones plus périphériques, conformément à une hiérarchie et des rapports de force scientifiques qui ne se modifient que lentement. Faire connaître les corpus est-asiatiques en les rendant disponibles par le biais de traductions raisonnées, mais aussi irriguer le champ du discours critique occidental en présentant et diffusant les modes de réflexion élaborés autour de ces corpus, constituent donc un objectif épistémologique majeur. 

Pour atteindre cet objectif, il s’agit, à travers cet axe « Les langues, les sources et leurs enjeux », de créer un espace de collaboration permettant de raviver la tradition philologique d’excellence, héritière de la grande école orientaliste française, en renforçant sa dimension réflexive, sur toute la sphère concernée dont l’écriture sinisée est l’un des principaux dominateurs communs. L’immensité du corpus qui reste à défricher explique la variété des projets qui portent à la fois sur différentes aires et différentes périodes. L’approche dominante est l’analyse textuelle, mais toujours accompagnée de démarches connexes, comme l’analyse iconographique, l’analyse des concepts, l’analyse des faits linguistiques et plus généralement la réflexion discursive critique. Faut-il seulement rappeler cette évidence que traductions et analyses n’ont aujourd’hui de légitimité scientifique que dans une interaction constante, condition nécessaire pour que les études est-asiatiques soient entendues hors de leurs limites académiques traditionnelles ? 

Cet axe a aussi pour vocation de constituer une plateforme de rencontre et de réflexion sur l’articulation entre la recherche et l’enseignement, que ce soit dans le cadre du supérieur ou du secondaire (pilotage des concours de l’agrégation en chinois et en japonais, contribution à la préparation du Capes de philosophie). On notera enfin la collaboration forte avec les chercheurs du CRCAO.  

Thème 1. Comprendre, interpréter, traduire

ce premier thème réunit des chercheurs travaillant sur de grandes œuvres du patrimoine littéraire et artistique est-asiatique.  
Chacun des projets décline, sur son corpus spécifique, cette même ambition de mise en circulation de textes, de savoirs, de discours critiques. Cette circulation n’a bien entendu de sens que dans la mesure où la dimension patrimoniale des corpus envisagés s’ouvre sur le monde actuel. Les réflexions engagées dans ce cadre doivent fournir des outils conduisant à réinterpréter les représentations et les discours contemporains ; si le premier domaine concerné est bien entendu celui de la culture, il va de soi que, par ce biais, les aspects sociaux et politiques sont également concernés. 

Il se décline en trois projets de recherche : 
1. Poésie et prose : liens, règles, enjeux

Genji Monogatari
Contactez les responsables : Anne Bayard-Sakai, Daniel Struve, Michel Vieillard-Baron et Estelle Bauer

Cette action scientifique à long terme est menée par le CEJ depuis le début des années 2000, et conjointement avec le CRCAO depuis 2015. Le projet est construit autour d’un atelier de traduction du Genji monogatari, ainsi que de cycles de recherche trisannuels, chaque cycle consistant en deux journées d’études et un colloque international centrés sur une problématique. Pour la période 2019-2024, le projet prévoit, d’une part, la poursuite de l’atelier de traduction (livre 4 « Yūgao »). Un premier cycle de recherche (2018-2020), en cours, porte sur la place du sujet dans la littérature japonaise. Partant de l’étude de deux termes clés de la littérature japonaise (mi : personne, et kokoro : cœur, for intérieur), nous avons adopté une perspective large allant de l’époque antique (période Nara) jusqu’au Japon moderne (l’ère Meiji), tout en centrant la réflexion sur le texte fondamental qu’est le Roman du Genji. Une publication en japonais prévue au printemps 2021 reprendra l’ensemble des contributions scientifiques recueillies au cours de ce cycle et inclura des articles de doctorants travaillant sur cette question.
Après l’achèvement du cycle mi to kokoro, sera mené au cours des années 2021-2023 un travail autour de la notion de fiction à partir du roman de cour de l’époque de Heian et de la réflexion sur la fiction qui l’a accompagné (voir, par exemple, le célèbre « débat sur les romans » du livre « Les lucioles » dans le Genji monogatari), mais aussi autour des rapports entre fiction et histoire dans le Japon ancien. Ce travail conduira à réfléchir plus généralement sur la place et les traits caractéristiques de la fiction, et ce jusque dans la littérature contemporaine.
L’année 2024 pourrait être soit une année de synthèse au cours de laquelle on reprendra les principales questions traitées depuis le début du projet (prose et poésie, narration, traduction, question du sujet…), soit la première année d’un nouveau cycle portant sur un thème qui aura émergé au cours des années précédentes comme cela avait déjà été le cas pour « mi et kokoro ».
L’atelier de traduction, quant à lui, continuera son chemin et fournira des éléments précieux de réflexion pour la recherche. Au cours des années 2020-2021, nous prévoyons également la procéder à la publication de la traduction des livres 2 et 3 du Roman du Genji ainsi qu’à une publication des travaux de recherche du groupe en français.

Nouveaux chants pour les terrasses de jade
Contactez les responsables : Valérie Lavoix et Michel Vieillard-Baron

Compilée vers 534-535 par Xu Ling (507-583), sous le titre des Nouveaux chants pour les terrasses de jade (Yutai xinyong) et sous le patronage du prince héritier de la dynastie Liang (502-557) Xiao Gang (503-551 ; empereur Jianwen r. 549-551), cette anthologie de poésie galante constitue une pierre angulaire de l’histoire de la poésie régulière (shi) chinoise. Le « style palatin » qu’elle promeut résolument, constitue dans le contexte littéraire et sociologique contemporain la poésie « moderne » : les recherches formelles (parallélisme et contrepoint tonal notamment) qui le caractérisent s’incarneront définitivement dans la régulation du poème codifié (dit « en style moderne ») à partir de la dynastie Tang (618-907). Les 650 poèmes que compte l’anthologie manifestent suffisamment l’ambition novatrice, si ce n’est « avant-gardiste », qui est la sienne. Si le corpus couvre globalement sept cents années, 60% des poèmes datent des Liang, et les auteurs encore vivants au moment de la compilation de l’anthologie sont largement représentés, contrairement à l’usage éditorial en cette matière.
Concrètement, dans le cadre d’un séminaire bimensuel auquel participent trois doctorants (IFRAE et CRCAO) depuis deux ans, mais aussi deux collègues extérieures depuis 2019-20, ce projet a pour but d’achever collectivement a traduction partielle commencée par François Martin (1948-2015), de produire les traductions qui manquent, mais aussi, et surtout, de composer l’apparat critique indispensable – en raison notamment du caractère foncièrement allusif du « style palatin ». L’annotation des poèmes bénéficie de l’expertise de Michel Vieillard-Baron, en se référant aux éditions annotées en japonais de Suzuki Toraō et Uchida Sennosuke que François Martin a lui-même continûment exploitées. Enfin, en s’interrogeant sur les enjeux politiques et littéraires de cette anthologie palatine, le travail collégial des participants à ce projet vise également à poser les jalons d’une réflexion plus large sur les rapports entre pouvoir royal et poésie en Chine et au Japon.

Poésie japonaise moderne et contemporaine 
Contactez les responsables : Makiko Andro-Ueda et Toshio Takemoto

Le travail de traduction porte sur les œuvres des poètes les plus importants de la première moitié du XXe siècle pourtant méconnus en France. Il s’inscrit dans le prolongement de l’expérience initiée en 2010 avec la traduction des deux principaux recueils de Hagiwara Sakutarō (1886-1942), bâtisseur du genre « poésie libre en langue moderne » et figure fondatrice à ce titre de la poésie moderne. Ses recueils (Hurler à la lune, 1917 et Chat bleu, 1923) intègrent à la fois le fruit des expérimentations poétiques de l’auteur et des essais théoriques témoignant des tensions conceptuelles suscitées par l’introduction au Japon des notions poétiques occidentales.
Le travail collectif vise aussi à renforcer le savoir réflexif sur la production poétique d’aujourd’hui. Il s’agit d’abord des poésies versifiées modernes japonaises : le haïku et le tanka. Ce travail répond à une forte demande émanant des études poétiques françaises, ces formes courtes ayant connu une fortune inattendue en Occident, fortune reposant d’ailleurs pour une large part sur des malentendus (au demeurant féconds). Une journée d’études a été organisée en 2019 autour de la poétesse de tanka Tawara Machi. Il s’agit enfin de porter notre attention sur la poésie libre, genre peu connu en France malgré sa richesse.

2. Sources visuelles, sources textuelles : approches interdisciplinaires de l’image
Contactez les responsables : Estelle Bauer, Vincent Durand-Dastès et Valérie Lavoix, Cédric Laurent, Christophe Marquet et Pénélope Riboud

S’il est indéniable que l’Asie de l’Est (Chine, Corée, Japon, Vietnam) s’est essentiellement construite comme civilisation du texte, les images sous des formes variées (peintes, gravées, sculptées, indépendantes, fonctionnant par série, figurant dans des livres ou encore portées sur des objets ou sur le corps) représentent un corpus considérable, indissociable de la production littéraire et des courants religieux dont elles constituent un des modes de réception majeurs. Pleinement intégré au thème 1, ce projet s’emploie à « comprendre et interpréter » des images en leur appliquant des questionnements déterminés par chaque corpus étudié, mais aussi à « traduire » les textes qui les accompagnent ou qui les prennent comme objet de réflexion. Considérées dans une perspective aréale et culturelle large, et sur la longue durée (du Xe siècle de notre ère au monde actuel), les images sont interrogées au niveau de leur matérialité (support mobile ou non, imprimé, manuscrit) et de leur inscription générique (thèmes littéraires, poétiques, historiques, religieux) ; on étudie leur circulation (parallèlement à d’autres modes d’expression), leurs transformations, les variations de sens ainsi générées et leur réception contemporaine et ultérieure.
La recherche s’appuie sur des savoirs traditionnellement spécialisés dans l’image (histoire de l’art, esthétique), enrichis d’autres champs disciplinaires (littérature, histoire, anthropologie, arts de la scène, architecture, religion, etc.). Les corpus de textes et d’images au-delà des œuvres de tradition classique s’ouvrent aussi aux images anonymes, considérées comme mineures ou marginales (bannières, imagerie populaire, tatouages). En dehors du corpus, toujours de première main, conservé en Asie de l’Est, une attention particulière est portée aux œuvres peu étudiées dans les collections françaises, européennes et américaines. Ceci est l’occasion de nouer des partenariats avec des institutions muséales et de leur apporter une expertise.
Le projet « Sources visuelles, sources textuelles : approches interdisciplinaires de l’image » se situe dans le prolongement de recherches antérieures qui ont fait leur preuve et qui ont permis aux membres de collaborer concrètement. Certaines des questions abordées croisent d’autres projets de l’IFRAE (Axe 1, « Le Genji monogatari », Axe 3, « Les figures des au-delàs en Asie orientale »).

3. De la science à l’histoire : le Yume no shiro de Yamagata Bantō (1748-1821)

Contactez les responsables : Marie Parmentier et Noémi Godefroy

Écrit sur le mode des essais au fil du pinceau, et cependant thématisé, l’ouvrage Yume no shiro (En guise de rêve) de Yamagata Bantō (1748-1821), rédigé au Japon entre 1805 et 1820, est un ouvrage encyclopédique résolument moderne. À travers ce texte, Yamagata participe aux nouvelles réflexions des lettrés, développées à la fin du XVIIIe siècle, qui procèdent d’un double syncrétisme. D’une part, un syncrétisme endogène, entre une vision principalement néo-confucianiste, qui sous-tend le régime shogunal des Tokugawa, et l’émergence d’une conscience nationale, par le biais d’une remise en question des politiques et constructions idéologiques sous les shoguns Tokugawa. D’autre part, un syncrétisme exogène, entre les systèmes de pensée paradigmatiques hérités de l’Asie (confucianisme, paradigme du Royaume du Milieu, etc.) et de l’Europe (vision westphalienne des relations internationales, Lumières, expansionnisme colonial d’Ancien Régime), par le biais de la circulation des savoirs. En ce sens, ce projet interroge à la fois les héritages et les référents culturels à l’œuvre au Japon, et il propose une confrontation de ces modèles avec ceux qu’ont inspirés l’Europe, puis les États-Unis, dès le XVIIIe siècle. De fait, Yume no shiro a été qualifiée de « Bible commune de tous ceux qui se soucient de la pérennité de l’État et qui avaient dans l’idée une transition du système étatique », et Yamagata a été considéré comme un auteur-clé dans l’émergence d’une « pensée rationaliste japonaise ».

Notre projet a pour ambition première la publication d’une traduction commentée de Yume no shiro. Il contribuera également à mettre en lumière, à l’image de l’éclectisme de Yamagata Bantō, les préoccupations des lettrés japonais aux XVIIIe et XIXe siècles, mais aussi, de manière plus large, le paysage intellectuel du Japon de cette période. En effet, l’étude des réseaux de lettrés, des relations épistolaires et des écoles donne une meilleure compréhension de la circulation de savoirs entre le Japon et l’étranger, mais également à l’intérieur du Japon même. 

Thème 2. Les concepts et les mots

Cette deuxième thématique réunit des chercheurs cherchant à croiser approches philosophiques et linguistiques, analyses conceptuelles et analyses lexicales, en s’appliquant à mettre en place des dialogues à l’intérieur de l’Asie de l’Est et entre cette région du monde et l’Occident.
Les deux premiers projets relèvent fondamentalement de la philosophie — développement de la philosophie japonaise moderne d’un côté, exploration de la scolastique bouddhique indo-tibétaine au filtre de la métaphysique analytique de l’autre —, tandis que le troisième, plus linguistique, mais avec une coloration philosophique et littéraire, se concentre sur l’expression de la subjectivité et ses variations dans différentes langues d’Asie de l’Est (japonais, coréen, chinois, vietnamien).

Il se décline en trois projets de recherche : 
1.  Concepts et lexique de la philosophie japonaise moderne
Contactez la responsable : Takako Saito

En 2002, un Groupe d’étude de la philosophie japonaise a été fondé au sein du CEJ, avec des chercheurs, étudiants-chercheurs étrangers et doctorants venant de France, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne, des États-Unis et du Japon pour présenter, traduire et analyser de grands auteurs japonais du XXe siècle comme Nishida Kitarō, Kuki Shūzō, Nishitani Keiji, Miki Kiyoshi, Watsuji Tetsurō ou Maruyama Masao. Dans le cadre du nouveau quinquennal, le Groupe a pour l’ambition d’étudier le vocabulaire conceptuel utilisé dans la philosophie japonaise moderne, dans son double rapport aux concepts de la philosophie occidentale, d’une part, aux sinogrammes sans lesquels il est inconcevable, d’autre part.
Après la fondation des universités impériales dans les années 1870-1900, de nombreux intellectuels japonais ont étudié les philosophies européennes, notamment l’idéalisme allemand, le néokantisme, le marxisme et la phénoménologie. Tout en puisant dans les ressources linguistiques du bouddhisme, du néoconfucianisme et de la littérature classique, les philosophes japonais ont été en perpétuel dialogue avec l’Europe philosophique et le monde intellectuel autochtone pour réfléchir sur le monde et leur pays, notamment à travers les commentaires et les traductions d’œuvres occidentales, mais aussi la réinterprétation de mots japonais déjà existants et la création de néologismes. C’est par ce dialogue fécond qu’ont émergé de nouveaux concepts, comme l’auto-éveil (jikaku) et le néant absolu (zettai mu) de Nishida Kitarō (1870-1945), l’homme en tant qu’interrelation (ningen) de Watsuji Tetsurō (1889-1960), la subjectivité originaire (kongenteki shutaisei) de Nishitani Keiji (1900-1990), l’auto-éveil agissant (kōiteki jikaku) de Tanabe Hajime (1885-1962).
C’est à ce phénomène de l’émergence des concepts à partir du dialogue philosophique avec leurs contemporains japonais et européens que deux membres du groupe portent leur attention. Ils s’intéressent aux concepts développés par Kuki Shūzō (1888-1941), notamment « contingence »  (gūzensei),  « rencontre »  (kaikō,  deai,  meguriai),  « comprendre » (etoku), « temps métaphysique » (keijijōgakuteki jikan) et envisagent la publication d’un recueil de traduction commentée de ses textes majeurs.
Comme nouveau projet, le groupe envisage la publication d’un recueil en français d’extraits de textes japonais analysant des notions esthétiques. Le recueil sera constitué, d’une part, de textes de penseurs japonais sur le phénomène esthétique traditionnel, par exemple, Yûgen to aware de Ōnishi Yoshinori (1888-1959) et un texte de Konparu Zenchiku (1405-1471) sur la quintessence de l’art scénique du nō et, d’autre part, de textes plus argumentatifs sur le concept de beau, comme exemple, Bi ni tsuite [Sur le Beau] de Imamichi Tomonobu (1922- 2012) et Hyōgen ai [L’amour de l’expression] de Kimura Motomori (1895- 1946).

2. Pensée tibétaine et métaphysique analytique
Contactez les responsables : Stéphane Arguillère et Frédéric Nef

En dépit de l’abondance de publications anciennes et récentes d’excellente qualité, le monde philosophique francophone s’est fermé après-guerre (et surtout dans les trente dernières années) à presque tout dialogue pensant avec les « philosophies d’ailleurs », notamment les plus étrangères au phylum grec (platonico-aristotélicien). Or, à la rentrée 2019, le programme de philosophie des classes de terminale a été élargi à plusieurs penseurs non-européens, dont deux entièrement étrangers à cette tradition européenne : Nāgārjuna (Inde) et Zhuangzi (Chine) – mais aussi Maïmonide et Avicenne, en plus d’Averroès qui y figurait déjà. L’Inalco et l’IFRAE  s’appliquent  à  prendre  toute leur place dans cet intérêt renouvelé pour les « philosophies d’ailleurs ». Les problèmes ne sont pas symétriques pour tous ces auteurs : si le coefficient d’étrangeté, pour nous, des penseurs du monde juif ou arabo-musulman est bien moindre (parce qu’ils sont profondément nourris d’aristotélisme et de néoplatonisme), le cas de Zhuangzi est autre, parce qu’il fait peut-être éclater le cadre de ce que nous appelons philosophie. Il n’en va pas de même de la pensée indienne et notamment de la scolastique bouddhique  avec  ses  prolongements  tibétains  (mais  aussi  chinois, etc.), qui combinent étrangeté culturelle maximale et rationalité philosophique maximale – ce qui est optimal pour le travail envisagé ici.
Matière – Ce projet, du côté des matériaux, se consacrera au seul Nāgārjuna : il puisera ses références dans la scolastique bouddhique indo-tibétaine (domaine de compétence spécialisée de Stéphane Arguillère). Celle-ci présente des caractéristiques qui favorisent l’entreprise ici projetée : autorité de la logique, rigueur des commentaires – contributions non purement exégétiques, mais aussi gloses novatrices –, canon de problèmes traditionnels… Forme – Quant à la forme d’exploration et d’exposition, elle sera du côté de ce que l’on appelle la « métaphysique analytique » (domaine de compétence spécialisée de Frédéric Nef). Cette discipline est une combinaison de problèmes métaphysiques classiques (par exemple, la nature des propriétés, universelles et particulières) avec une méthode logique et une argumentation rationnelle stricte. Proche en un sens de la métaphysique antique (Aristote…), de la philosophie première médiévale (Duns Scot…) et de la métaphysique générale classique (Leibniz…), elle fleurit chez des penseurs récents comme Russell ou Whitehead et se perpétue avec des contemporains comme D. Zimmermann, P. Van Inwagen…
L’adoption d’une telle démarche dans le domaine de l’exploration et de l’exposition de la philosophie bouddhique, notamment tibétaine, n’est pas sans précédents, en particulier aux États-Unis (Georges Dreyfus, John Dunne…). Elle sera absolument neuve en France et Fr. Nef en est l’un des principaux représentants. Combinée, pour le domaine indo-tibétain, avec la compétence d’exégète-philologue de S. Arguillère, elle permettra de sortir le discours sur les « philosophies d’ailleurs » d’un no man’s land entre, d’une part, une approche philologique aussi micro-spécialisée que souvent philosophiquement indigente, et, d’autre part, le soupçon d’amateurisme qui grève toute approche plus philosophique, quand elle n’est pas informée des langues et des contextes historico-culturels.

3. Variations linguistiques et manifestations de la subjectivité

Contactez les responsables : Jean Bazantay et Yayoi Nakamura-Delloye

Les linguistes regroupent sous le nom de variation « le phénomène par lequel, dans la pratique courante, une langue déterminée n’est jamais à une époque, dans un lieu et dans un groupe social donnés, identique à ce qu’elle est à une autre époque, dans un autre lieu, dans un autre groupe social » (Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, Larousse). Ce phénomène linguistique souligne la plasticité des langues et leur évolution diachronique sous l’influence de divers contacts linguistiques et culturels.
Pour le programme quinquennal 2019-2023, le projet Variations s’articule principalement autour de la notion de subjectivité (shukansei). Pluridisciplinaire et transaréal, le projet rassemble des linguistes, des philosophes et des littéraires travaillant sur différentes langues d’Asie de l’Est (japonais, coréen, chinois, vietnamien).
Bally (1965) souligne que la phrase, la forme la plus simple possible de la communication d’une pensée, ne ramène pas à la représentation pure et simple, mais qu’elle contient forcément un composant exprimant la modalité, corrélatif à l’opération psychique que le sujet modal opère sur la représentation reçue par le sens. Cependant cette dernière et le but communicatif du sujet parlant ont, presque toujours, des formes implicites ou indirectes et on ne trouve jamais d’énoncé totalement explicite. Les formes de ces éléments ainsi que leur caractère implicite varient sans aucun doute selon les langues, les époques, voire les individus.
À travers les études sur les langues de l’Asie de l’Est, notamment le japonais, le chinois, le coréen et le vietnamien, notre réflexion se focalise sur ces questions de la manifestation de la subjectivité et de l’intersubjectivité dans différentes langues et des variations entre elles.
Parallèlement à ces réflexions relevant de la discipline linguistique, le concept de la subjectivité et ses manifestations dans la réalisation linguistique sont également appréhendés, selon les points de vue littéraire et philosophique.
À travers ces formes linguistiques, nous cherchons également à cerner la subjectivité, non seulement de l’auteur, mais aussi des protagonistes, voire des lecteurs dans les textes littéraires.
Par ailleurs, la langue n’est pas seulement un support de l’expression de la subjectivité. Dans son fameux article « De la subjectivité dans le langage » (1958), Benveniste affirme que la langue est le fondement même de la subjectivité humaine. Cette réflexion nous amène ainsi également vers les questions philosophiques du concept de la subjectivité et de son rapport avec la langue.